Dans des propos rapportés récemment par le comédien japonais Eika Kano, Shinji Mikami, le créateur de Resident Evil, s’en prend à ces jeux vidéo qu’un simple stream finirait presque par remplacer. Selon Eika Kano, Mikami lui aurait confié qu’un titre dont on peut regarder l’intégralité en vidéo et en ressortir satisfait n’est bon que jusqu’à un certain point.
L’idée, au fond, se comprend vite : un grand jeu ne devrait pas perdre tout son intérêt une fois son histoire connue. Même après avoir vu un autre joueur aller jusqu’au bout, le public devrait encore avoir envie de le prendre en main et de le terminer lui-même.
Il faut quand même garder une réserve. La réflexion attribuée à Shinji Mikami nous parvient de façon indirecte, par l’intermédiaire d’Eika Kano, mais elle remet bel et bien sur la table un débat très actuel sur la frontière entre interactivité et spectacle.
La critique vise d’abord les jeux très narratifs, ou très scriptés, dans lesquels l’expérience du joueur finit parfois par ressembler de très près à celle du spectateur. Pour Shinji Mikami, l’une des grandes figures du jeu vidéo japonais, la qualité d’un jeu ne se mesure donc pas seulement à sa capacité à divertir en vidéo. Elle tient aussi à quelque chose de très concret : l’envie réelle qu’il donne de jouer.
Et Mikami est loin d’être seul à défendre cette position. Yuji Horii, le créateur de Dragon Quest, et Naoki Hamaguchi, le réalisateur de Final Fantasy VII Remake, ont eux aussi tiré la sonnette d’alarme sur le sujet. Hamaguchi aurait même parlé d’une véritable « crise » autour de la consommation passive des RPG.
Le contexte, justement, donne du poids à ce genre de critique. D’après MIDiA Research, en 2024, les joueurs passaient en moyenne 8,5 heures par semaine à regarder des vidéos liées au jeu vidéo, contre 7,4 heures à jouer.
Regarder sans jouer n’a donc plus rien de marginal. Sur Twitch, au premier trimestre 2025, Counter-Strike a même été le jeu esport le plus regardé, avec près de 100 millions d’heures visionnées. League of Legends, Grand Theft Auto V et Valorant figurent eux aussi régulièrement en haut des classements de la plateforme.
Plus surprenant, cette explosion du visionnage ne veut pas dire pour autant que le public a tourné le dos aux expériences solo.
Une étude d’Ampere Analysis menée au deuxième trimestre 2025 auprès de 34 000 joueurs dans 22 pays montre que 56 % des joueurs préfèrent les jeux en solo, avec des pointes à 65 % aux États-Unis, 63 % au Japon et 58 % au Royaume-Uni. Les sorties récentes vont d’ailleurs dans le même sens : sur Twitch, God of War Ragnarök a dépassé les 480 000 spectateurs simultanés, tandis que Baldur’s Gate 3 a atteint 3,7 millions d’heures regardées le jour de sa sortie, avec un pic à plus de 481 000 spectateurs.
Les raisons de regarder plutôt que jouer restent nombreuses. Se faire une idée d’un jeu avant de l’acheter, suivre un créateur qu’on apprécie, découvrir une aventure qu’on n’a pas les moyens de s’offrir, ou simplement vivre un récit à travers des Let’s Play et des vidéos de soluce, sans y consacrer des dizaines d’heures.
Au fond, la phrase attribuée à Shinji Mikami par Eika Kano rappelle surtout une chose : pour certains créateurs, un jeu vidéo ne devrait jamais pouvoir être remplacé entièrement par son propre résumé sur Twitch ou YouTube.