Emily Wilson ne prend pas de gants avec l’adaptation de L’Odyssée signée Christopher Nolan. Dans un essai de 4 000 mots publié récemment par la London Review of Books, la spécialiste des lettres classiques s’en prend directement au film. Elle, dont la traduction très saluée de L’Odyssée avait d’ailleurs été citée par Christopher Nolan parmi les inspirations du projet, toujours selon la London Review of Books, estime que le long-métrage laisse de côté la « profondeur psychologique, émotionnelle, politique et éthique » du texte d’Homère. À ses yeux, Ulysse y devient un personnage bien moins ambigu et l’ensemble repose sur un scénario gravement manqué. Sa formule sur l’écriture ne laisse aucune place au doute : ce serait même « désastreux ». « J’aurais honte d’avoir écrit la moindre partie de ce script », écrit-elle.
Son essai, intitulé An Uncomplicated Man, répond de front à une phrase devenue presque indissociable de sa traduction : « Tell me about a complicated man ». Christopher Nolan avait salué cette entrée en matière pour ce qu’elle révélait de la complexité d’Ulysse, rappelle la London Review of Books. Or, pour Emily Wilson, le film fait l’inverse exact : il aplanit son héros, gomme ses contradictions et remplace une figure moralement trouble par un protagoniste beaucoup plus simple à lire.
Au-delà de ce jugement d’ensemble, c’est bien l’adaptation elle-même qu’elle vise. Elle reproche au film de ne capter ni la vie intérieure des personnages ni les rapports de pouvoir qui traversent le poème. Là où Homère entremêle la ruse, le désir, la violence, l’hospitalité et la manipulation, Christopher Nolan ne livrerait, selon elle, qu’une version fortement appauvrie du texte d’origine.
Emily Wilson entre aussi dans le détail. Elle pointe une structure narrative qu’elle juge « gimmicky », des motivations qu’elle trouve faibles ou peu crédibles, l’absence de scènes de sexe, et jusqu’à la manière de montrer la nourriture, qu’elle estime peu appétissante. Pris isolément, ces reproches peuvent paraître anecdotiques. Pour elle, ils touchent pourtant à quelque chose de central dans L’Odyssée, une œuvre charnelle, politique et sociale, où le désir, le festin, la tentation et les rapports de domination comptent autant que le voyage lui-même.
Fait assez curieux, la violence de l’essai n’a en rien ralenti le succès commercial du film, qui a déjà dépassé les 652 millions de dollars de recettes au box-office mondial, d’après les chiffres cités par la London Review of Books.
La controverse profite même à Emily Wilson. Les débats autour du long-métrage ont ravivé l’intérêt pour sa traduction, qui a franchi cette année le cap du million d’exemplaires vendus aux États-Unis, toujours selon la London Review of Books. Et au fond, explique-t-elle, c’est une excellente nouvelle si le film conduit davantage de lecteurs vers la littérature antique.
D’autres critiques ont formulé des réserves proches des siennes. C’est le cas d’Amy Nicholson, dans le Los Angeles Times, qui regrette elle aussi qu’Ulysse soit sacrifié au profit d’une approche plus spectaculaire. En face, une partie du public défend les choix de Christopher Nolan au nom de la liberté propre à toute adaptation. Jusqu’ici, Christopher Nolan et les scénaristes se sont peu exprimés publiquement sur ces critiques très précises.
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