En juillet 2026, l’Organisation mondiale de la santé estime que l’Europe fait déjà entrer l’intelligence artificielle dans ses systèmes de santé plus vite qu’elle ne construit les règles censées l’encadrer. Pour l’OMS, ce décalage expose à la fois la sécurité des patients et la responsabilité des professionnels.
À ses yeux, l’écart entre l’usage réel de ces outils et la gouvernance mise en face a désormais atteint un niveau qui peut mettre en cause, en même temps, la sécurité des patients et celle des soignants sur le terrain juridique et professionnel.
Dans la région européenne de l’OMS, qui regroupe 53 pays, seuls 8 % ont aujourd’hui, d’après l’organisation, une stratégie pensée spécifiquement pour l’intelligence artificielle appliquée à la santé.
Et pourtant, l’IA est déjà là. Toujours selon l’OMS, près de deux pays sur trois s’en servent pour le diagnostic, et environ un sur deux s’appuie déjà sur des agents conversationnels pour orienter les patients ou répondre à leurs questions.
Le plus frappant, c’est que la plupart des États ne partent même pas de rien.
Une enquête menée par l’OMS entre 2024 et 2025 montre ainsi que 85 % des pays de l’Union européenne disposent bien d’une stratégie générale sur l’intelligence artificielle.
Mais très peu ont pris la peine d’ajuster cette ligne aux risques propres au monde médical, alors même que les sujets en jeu sont tout sauf abstraits: diagnostic, confidentialité des données, biais, décisions cliniques.
Pour l’OMS, le problème de fond n’est donc pas l’arrivée de ces outils. Ce qui inquiète, c’est l’absence de mécanismes clairs pour les surveiller, les encadrer et, au besoin, corriger leurs effets.
Hans Kluge dirige le bureau Europe de l’Organisation mondiale de la santé. Il alerte sur des algorithmes biaisés qui peuvent mener à des erreurs de diagnostic, tout en laissant les soignants face à des systèmes qu’on leur demande parfois d’utiliser sans qu’ils puissent réellement en comprendre le fonctionnement.
Reste la question la plus sensible de toutes: qui répond de l’erreur quand un système se trompe?
Sur ce point, la préparation du personnel de santé paraît particulièrement faible.
D’après l’OMS, à peine 20 % des pays intègrent l’intelligence artificielle dans la formation initiale des professionnels de santé. Une fois en poste, c’est à peine mieux: seuls 25 % proposent une formation continue sur le sujet.
Autrement dit, les outils débarquent plus vite que les compétences nécessaires pour les utiliser avec recul, esprit critique et discernement.
Le droit, lui non plus, n’est pas prêt partout.
L’OMS indique que moins de la moitié des pays ont réellement vérifié si leur législation tient face à ces nouveaux usages. Et près de 40 % n’ont toujours pas de recommandations éthiques propres au secteur de la santé.
Dans l’enquête menée par l’organisation, cette zone grise juridique revient d’ailleurs parmi les principaux obstacles à l’adoption.
Il faut donc avancer avec prudence.
L’OMS ne demande pas de tout arrêter.
Au contraire. Selon elle, 98 % des États membres disent adopter ces technologies d’abord pour améliorer la prise en charge des patients.
Des cas concrets existent déjà. À Coimbra, au Portugal, l’analyse assistée d’images médicales permet par exemple de repérer plus vite certaines maladies thoraciques et des fractures, avec des délais d’attente qui raccourcissent à la clé.
Pour les patients, c’est évidemment une bonne nouvelle.
La pression réglementaire, elle, va monter quoi qu’il arrive.
Le règlement européen sur l’intelligence artificielle est entré en vigueur en août 2024. Il s’appliquera pleinement, à partir d’août 2026, aux secteurs considérés comme à haut risque, dont la santé.
Les systèmes concernés devront alors respecter des exigences plus strictes sur la qualité des données, la transparence et la supervision humaine, en particulier lorsqu’il s’agit de dispositifs médicaux.
En parallèle, l’OMS essaie de pousser une coordination plus large entre pays.
Avec le Portugal, elle a réuni à Lisbonne, en juillet 2026, des représentants de 37 pays.
Le Portugal avance aussi avec d’autres pays lusophones sur une feuille de route commune de coopération en santé, attendue pour 2028.
Le fond du message, lui, ne change pas: sans gouvernance solide, l’innovation en santé peut aller plus vite que la confiance du public.