Près d’un demi-siècle après la sortie d’Apocalypse Now, le film de Francis Ford Coppola paru en 1979, la phrase « J’aime l’odeur du napalm au petit matin », lancée par Robert Duvall dans la peau du lieutenant-colonel Bill Kilgore, continue de hanter l’histoire du cinéma. On la cite encore, on la détourne, on la parodie sans fin, parce qu’en quelques mots elle condense l’absurde, la sauvagerie et cette façon glaçante de rendre la violence presque ordinaire, au cœur même d’Apocalypse Now.
La scène, elle, n’a rien perdu de sa force. C’est l’un des grands moments du cinéma de guerre. Dans Apocalypse Now, après un bombardement au napalm sur un village vietnamien, le lieutenant-colonel Bill Kilgore observe le paysage ravagé avec un calme presque joyeux, comme s’il contemplait un décor. Et le plus dérangeant tient peut-être à ça: l’opération n’a rien d’une manœuvre militaire capitale. Elle sert surtout à dégager le terrain pour que ses hommes puissent ensuite aller surfer.
Coppola filme ainsi une guerre qui ne se contente pas de tuer. Il montre une machine déréglée, une guerre devenue folle, où détruire relève de la routine, du spectacle, parfois même du divertissement. La réplique, à elle seule, fixe cette rupture morale avec une netteté assez sidérante.
Quand le film sort en 1979, pourtant, l’accueil est loin d’être unanime. Son ton halluciné, sa dimension philosophique, son récit volontairement trouble déconcertent une partie de la critique et du public. Puis, avec le temps, Apocalypse Now s’impose comme une référence majeure, presque incontournable, du genre. Il remporte l’Oscar de la meilleure photographie et celui du meilleur son, et figure aujourd’hui dans presque toutes les listes consacrées aux plus grands films de guerre jamais tournés.
Sa légende doit aussi beaucoup à un tournage chaotique, devenu presque aussi célèbre que le film lui-même. Aux Philippines, la production d’Apocalypse Now est secouée par un typhon, des dépassements budgétaires massifs et la crise cardiaque de Martin Sheen en plein tournage.
La réplique, d’ailleurs, ne relève pas seulement de l’invention poétique. L’historien militaire Bill Allison a rappelé que le napalm avait bien une odeur très particulière, proche de celle de l’essence. Quant à Bill Kilgore, il semble emprunter à plusieurs figures réelles de chefs militaires excentriques, parmi lesquelles le lieutenant-colonel John B. Stockton.
C’est sans doute ce mélange entre vérité sensorielle très concrète et caricature guerrière qui donne à la scène son effet si étrange. Elle paraît irréelle, presque délirante, et en même temps terriblement plausible.
Aujourd’hui encore, Apocalypse Now reste partout dans la culture pop. La phrase ressurgit à travers d’innombrables clins d’œil, citations et parodies, tandis que les restaurations et projections événementielles entretiennent sa présence, comme ce fut encore le cas avec Apocalypse Now: The Final Cut en 2024.
Il faut quand même garder une réserve. L’écrivain et universitaire Viet Thanh Nguyen rappelle que le film ausculte avec une grande puissance l’expérience américaine de la guerre, mais laisse largement les points de vue vietnamiens à l’arrière-plan. Cette limite ne diminue pas sa force de cinéma. Elle dit plutôt pourquoi Apocalypse Now continue d’alimenter les débats, et pourquoi cette phrase reste, aujourd’hui encore, l’une des plus troublantes de toute l’histoire du cinéma.