En 1990, dans Animal Man #26 chez DC Comics, Grant Morrison a proposé sa réponse la plus radicale à la vieille question du personnage de comics le plus puissant. Cette réponse s’appelait The Writer : une version fictionnalisée de Morrison lui-même, assise au-dessus du récit, libre de décider de tout ce qui arrive à Buddy Baker.
Si cette figure continue de fasciner, c’est pour cette raison-là. The Writer n’est pas juste une entité cosmique démesurée dans l’univers DC. Il se tient ailleurs, au-delà, à l’endroit même où l’histoire s’invente, se corrige et parfois se pulvérise.
La plupart des personnages qu’on présente comme invincibles dans les comics restent enfermés dans leur continuité. Ils tordent la matière, traversent le temps, déplacent l’espace, jouent avec les dimensions, mais ils obéissent encore aux règles de leur propre fiction. The Writer agit sur un tout autre plan, celui de l’auteur. Il peut faire surgir un événement, réécrire la personnalité d’un héros, ajouter une tragédie, modifier l’apparence d’un personnage, simplement parce qu’il le décide en l’écrivant.
Dans Animal Man, Grant Morrison met cette idée noir sur blanc à travers Buddy Baker, qui finit par se retrouver face à l’être responsable de sa vie, de ses souffrances, et même de son existence en tant que personnage. Ça reste l’un des grands chocs méta de l’histoire des comics.
Ce qui donne au numéro sa vraie charge émotionnelle, c’est que Buddy Baker n’affronte pas un super-vilain au sens classique. Il rencontre littéralement son créateur. Plus étrange encore, The Writer apparaît comme la force à l’origine de plusieurs tournants majeurs de sa vie, depuis les drames qui frappent la famille Baker jusqu’au virage végétarien d’Animal Man, en passant par des détails beaucoup plus triviaux, comme sa veste.
Avec ce dispositif, Grant Morrison s’attaque de front à plusieurs idées : la responsabilité du créateur envers ses personnages, l’illusion du libre arbitre, et cette frontière floue entre fiction et réalité. Pour Buddy Baker, découvrir The Writer, c’est comprendre que ses croyances, ses choix et son destin ont toujours dépendu de quelqu’un d’autre.
Doctor Manhattan revient presque toujours comme référence suprême quand on parle des personnages les plus puissants. Ce n’est pas un hasard : dans Watchmen, publié lui aussi par DC Comics, Doctor Manhattan manipule la matière, perçoit le temps de façon non linéaire, se téléporte, et donne l’impression qu’on ne peut à peu près rien contre lui.
Mais The Writer appartient à une autre famille de puissance. Là où Doctor Manhattan reste un être extraordinairement fort à l’intérieur d’un récit, The Writer tient le récit lui-même entre ses mains. En théorie, il peut décider qu’un être omnipotent perde, gagne, change, ou n’ait jamais existé. C’est exactement cet écart entre puissance cosmique et puissance narrative qui lui donne ce statut à part.
L’apparition de The Writer n’a pas surgi de nulle part. D’après DC Comics, Grant Morrison en avait déjà posé les premiers jalons dans Animal Man #14, avant de pousser l’idée jusqu’à ce final marquant pour son run de 1988 à 1990. L’ensemble de la série reste d’ailleurs salué pour ce mélange très particulier d’activisme animalier, de méchants obscurs et d’expérimentations formelles.
Le personnage a même connu une postérité assez inattendue. Selon DC Comics, John Ostrander le fera tuer plus tard dans Suicide Squad #58, au détour d’une blague méta sur le syndrome de la page blanche et l’incapacité d’écrire sa propre survie. Plus de trois décennies après, Animal Man reste pourtant la vraie empreinte laissée par cette idée vertigineuse : dans les comics, le plus puissant n’est pas forcément celui qui détruit des mondes, c’est celui qui tient le stylo.
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