À Washington, l’idée circule de plus en plus franchement, chez les politiques comme chez les économistes, de créer un fonds public qui détiendrait des parts dans les plus grandes entreprises de l’intelligence artificielle et des modèles génératifs. Le but serait simple sur le papier : faire en sorte que les Américains récupèrent directement une partie de la richesse produite, sous forme de dividendes ou de versements réguliers.
Fait assez rare, le projet plaît à la fois à gauche et à droite.
Mais dès qu’on dépasse la promesse d’un « dividende technologique » pour tous, les difficultés s’accumulent. Comment l’État mettrait-il la main sur ces actions ? Qui serait chargé de gérer le portefeuille ? Et comment empêcher le pouvoir politique de se mettre à désigner ses favoris dans un secteur qui bouge à toute vitesse ?
Fonds souverain américain : pourquoi l’idée revient en force
Au départ, le raisonnement est assez simple : la nouvelle vague technologique crée une richesse énorme, mais cette richesse ne se répartit pas de façon uniforme. Plus largement, dans un pays déjà marqué par de fortes inégalités, la part du patrimoine détenue par les plus riches a continué d’augmenter, pendant que la moitié la moins aisée de la population n’a vu que des gains modestes.
Pour beaucoup d’élus et d’économistes, la question n’est donc plus seulement de savoir comment faire croître l’économie, mais aussi comment redistribuer ce que cette croissance produit.
Et les sommes en jeu n’ont rien de marginal. Le marché américain du secteur est évalué à 173,56 milliards de dollars en 2025 et pourrait grimper à 976,23 milliards d’ici 2035, d’après des estimations du marché américain citées ici. À l’échelle mondiale, on passerait de plus de 130 milliards en 2023 à près de 1 900 milliards en 2030, selon des estimations du marché mondial citées ici.
Si une partie de cette valeur était mise en commun, l’effet pourrait être énorme.
La version la plus ambitieuse : taxer en actions
La proposition la plus spectaculaire vient du sénateur Bernie Sanders. Son texte prévoit un prélèvement exceptionnel de 50 % sur les grands groupes du secteur, avec un paiement en actions plutôt qu’en numéraire. L’idée affichée est de bâtir un véhicule public d’environ 7 000 milliards de dollars, puis d’en redistribuer chaque année une partie des rendements à l’ensemble des Américains.
Politiquement, on comprend vite pourquoi la formule attire. Elle promet un bénéfice visible pour le grand public, sans se limiter à des programmes qui restent abstraits pour beaucoup. Une enquête publiée en juin 2026 montre d’ailleurs qu’environ 7 Américains sur 10 soutiennent l’idée d’obliger les entreprises concernées à transférer des actions à un fonds public, selon cette enquête publiée en juin 2026.
Le camp de Donald Trump a lui aussi évoqué le principe qui consisterait à donner au public des « morceaux » des grands groupes. Preuve qu’au fond, l’intérêt est bipartisan, même si les méthodes envisagées n’ont pas grand-chose à voir.
Le vrai problème : gouvernance, valorisation et ingérences politiques
C’est là que tout se complique. Faut-il imposer des transferts d’actions, acheter les titres directement sur le marché, ou taxer les profits avant d’investir ? Comment fixer la valeur d’entreprises parfois non cotées, ou dont les prix peuvent bouger dans des proportions extrêmes ?
Et puis il y a la question centrale : qui tient le volant ? Un fonds fédéral indépendant, une structure gérée État par État, ou un schéma plus décentralisé ? La prudence s’impose.
Les critiques redoutent un scénario assez classique : un gouvernement actionnaire soumis aux pressions politiques du moment, tenté d’influencer les choix industriels, de favoriser certaines entreprises, voire de fausser le jeu de la concurrence.
Dans un secteur qui change aussi vite, le risque de désigner les gagnants trop tôt est bien réel.
Des alternatives moins risquées existent
Plusieurs experts jugent qu’il existe des voies plus simples pour redistribuer les gains : augmenter l’impôt sur les sociétés concernées, utiliser ces recettes pour financer des chèques directs ou davantage de dépenses sociales, ou encore durcir l’antitrust pour freiner la concentration du pouvoir économique.
Au fond, le débat ne porte plus seulement sur le principe du partage de la richesse technologique. Il porte sur la manière de s’y prendre. L’idée d’un grand fonds public a une vraie force politique. Sa mise en œuvre, en revanche, reste presque entièrement à inventer.
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