« Gyeongseong Creature », la série sud-coréenne disponible en ce moment sur Netflix, parvient à faire tenir ensemble la science-fiction et l’horreur sans que l’une écrase l’autre. C’est assez rare pour être souligné. Là où beaucoup de productions choisissent leur camp, soit le récit de laboratoire pur, soit la survie horrifique, « Gyeongseong Creature » garde les deux et les fait vraiment fonctionner.
Et le fantastique, ici, n’a rien d’un simple habillage. L’histoire se déroule à Gyeongseong, l’ancien nom de Séoul, en 1945, et la peur qui s’installe vient autant des monstres que des institutions, ainsi que des hommes qui ont rendu leur existence possible.
Le noyau science-fiction de la série repose sur le Najin, un parasite fictif capable de transformer le corps humain, en déclenchant des mutations monstrueuses, une agressivité extrême et une résistance presque surhumaine. Mais cet élément ne sert pas seulement à fabriquer des scènes spectaculaires. Il alimente une horreur bien plus large, liée à l’usage de la science comme instrument de domination et de destruction.
La série doit aussi beaucoup à son ancrage historique. « Gyeongseong Creature » renvoie sans détour aux atrocités associées à l’unité 731, cette unité militaire secrète japonaise de la Seconde Guerre mondiale connue pour ses expérimentations chimiques et biologiques menées sur des civils. Avec un cadre pareil, l’ensemble gagne une densité qu’on voit rarement dans une série de genre.
Le monstre ne sort ni de nulle part ni d’un accident abstrait. Il naît d’un système colonial, de l’expérimentation institutionnalisée, et de l’effondrement moral de ceux qui prétendent agir au nom de la nation, de la guerre ou du progrès.
Ce qui trouble le plus, au fond, ce n’est même pas toujours la body horror ou l’allure des créatures, pourtant marquantes. C’est la cruauté des humains. La série insiste sur cette banalité du mal, avec des médecins, des militaires et des responsables qui finissent par traiter des vies humaines comme de la simple matière première.
Du coup, la noirceur de l’ensemble frappe fort. « Gyeongseong Creature » est violente, pessimiste, souvent éprouvante, et elle ne vise clairement pas les spectateurs qui cherchent un divertissement léger. En revanche, pour un public amateur de thrillers de science-fiction sombres, elle offre beaucoup plus qu’une simple histoire de monstre né en laboratoire.
Netflix confirme au passage qu’il existe un vrai appétit pour les thrillers SF non anglophones. Avant « Gyeongseong Creature », la série allemande « Dark » l’avait déjà montré. Netflix avançait que 93 % des spectateurs de ses deux premières saisons venaient de l’extérieur de l’Allemagne, signe qu’il existe bel et bien une audience mondiale pour ce type de production. La comparaison, cela dit, s’arrête assez vite.
Là où « Dark » s’est imposée avec sa construction labyrinthique autour du voyage dans le temps et ses thèmes philosophiques, « Gyeongseong Creature » prend une autre direction. Plus frontale. Plus viscérale aussi. Sa science-fiction s’ancre dans l’histoire, dans la violence coloniale, dans l’expérimentation humaine. Une série dérangeante, oui, mais d’une efficacité redoutable.