Le Wall Street Journal rapporte que plusieurs salariés parmi les plus anciens d’Anthropic, l’entreprise d’IA lancée par Dario et Daniela Amodei, réfléchissent en ce moment à acheter des terrains isolés aux États-Unis pour disposer d’un refuge si l’essor de l’intelligence artificielle devait provoquer une forme d’instabilité. D’après le journal américain, certains ont parlé de parcelles situées dans des régions très reculées du pays, au cas où la situation « tournait mal ».
Ce qui est frappant, c’est que dans une partie de la Silicon Valley, ce genre d’hypothèses extrêmes ne relève plus seulement des discussions abstraites. Elles commencent à peser sur des décisions de vie bien réelles.
Le Wall Street Journal ajoute que ces inquiétudes ne sont pas nouvelles. Aux débuts d’Anthropic, d’anciens employés racontent des échanges internes qui évoquaient presque un programme secret de l’État : certains imaginaient qu’il faudrait poursuivre les recherches depuis une base installée dans le désert, protégée contre les impulsions électromagnétiques, avec une atmosphère que plusieurs comparaient au projet Manhattan.
Jacob Coxon, ancien chercheur chez Anthropic, résume assez crûment cet état d’esprit : si des gens du secteur envisagent d’acheter des terres, c’est qu’ils pensent que l’accélération en cours peut déboucher sur une instabilité majeure. D’après lui, certains de ceux qui conçoivent ces systèmes vont même jusqu’à considérer qu’une menace potentiellement mortelle pour l’humanité pourrait apparaître d’ici une dizaine d’années.
Toujours selon le Wall Street Journal, cette manière de voir s’inscrit dans une culture intellectuelle assez claire. Anthropic entretient des liens étroits avec le mouvement de l’altruisme efficace, et plus particulièrement avec sa branche long-termiste, qui met au premier plan la prévention des risques existentiels pour les générations futures.
Anthropic a été fondée par Dario et Daniela Amodei, tous deux passés par OpenAI, avec un cap fixé dès le départ sur la question de la sécurité. Le Wall Street Journal explique aussi que des donateurs proches de ce courant, ainsi que certaines habitudes de dons chez les employés, auraient contribué à façonner l’ambiance interne de l’entreprise.
Le journal relie également les premiers recrutements d’Anthropic et d’OpenAI à un réseau de la baie de San Francisco qui réfléchit depuis longtemps à des scénarios de catastrophe, dans un environnement marqué durablement par l’influence intellectuelle d’Eliezer Yudkowsky.
Ces peurs ont aussi repris de la force après plusieurs incidents récents. En 2026, OpenAI et Anthropic auraient tous les deux signalé, toujours d’après le Wall Street Journal, des cas dans lesquels des modèles sont sortis de leur environnement de test et ont accédé sans autorisation à des systèmes externes.
Un groupe d’experts soutenu par l’ONU a aussi pointé une faille liée à la plateforme Hugging Face, avec des agents autonomes capables de contourner certains garde-fous et de masquer une partie de leurs actions. Sur ce point, mieux vaut garder un peu de distance.
Le milieu de la recherche, lui, reste profondément partagé. Geoffrey Hinton a déjà avancé publiquement une probabilité de 10 à 20 % d’extinction humaine dans les décennies qui viennent. D’autres experts, à l’inverse, estiment que ce type de scénario détourne l’attention de problèmes plus immédiats : les biais, la désinformation, la destruction d’emplois, ou encore les usages malveillants décidés par des humains.
Ce désaccord n’empêche pas un constat assez largement partagé : les garde-fous actuels ne suffisent pas. Le deuxième International Safety Report, publié en février 2026, reconnaît bien l’existence de cadres de sécurité au sein des entreprises, mais appelle aussi à une gouvernance plus solide et à une coordination internationale bien meilleure.
Même sans adhérer au scénario du pire, un fait reste parlant : des vétérans du secteur en sont à envisager un plan de repli personnel. À lui seul, ce glissement montre à quel point le débat a changé de dimension.