Dans Magnifica Humanitas, sa première encyclique, le pape Léon XIV tranche clairement: pour le Vatican, les systèmes d’intelligence artificielle ne sont pas sentients et ne peuvent donc pas être tenus pour dotés d’une conscience morale. Léon XIV écrit que ces modèles « n’éprouvent pas d’expériences, ne possèdent pas de corps, ne ressentent ni joie ni douleur » et qu’ils n’ont, par conséquent, pas « de conscience morale ». La portée du texte dépasse largement la théologie. Il touche à une question qui devient pressante dans la tech: une machine peut-elle donner des conseils moraux, ou se comporter de façon éthique, alors qu’elle ne ressent rien elle-même?
Selon une enquête du New York Times, Chris Olah, cofondateur d’Anthropic, a même envisagé de se retirer d’un événement au Vatican après avoir pris connaissance de ce rejet explicite de l’idée d’une intelligence artificielle sentiente.
Le décalage est saisissant. Anthropic consulte depuis des mois, toujours selon le New York Times, des chercheurs en éthique et des spécialistes des religions sur la conscience potentielle des modèles, ainsi que sur les valeurs auxquelles ils devraient se conformer.
Au fond, beaucoup de philosophes et de chercheurs tombent d’accord sur un point: les systèmes actuels ne sont pas sentients.
C’est sur la morale que les lignes se séparent. Pour certains, un modèle peut reproduire une forme de raisonnement éthique, mettre en balance des principes contradictoires et formuler des recommandations utiles, sans pour autant devenir un « agent moral » au sens fort du terme.
D’autres estiment que cette distinction ne tient pas.
La philosophe Rionna Sparrow, de Georgia Tech, défend l’idée que la sensibilité morale suppose la sentience. Selon elle, les normes éthiques tirent leur force de leurs effets sur des êtres capables de souffrir ou d’en tirer un bénéfice. Sans expérience subjective, douleur, détresse, joie, une machine ne pourrait pas saisir pleinement pourquoi le mal est intrinsèquement mauvais.
La question n’a rien d’abstrait.
D’après le New York Times, des millions de personnes demandent déjà à des assistants conversationnels des conseils sur des sujets moralement sensibles: conflits au travail, ruptures, prise en charge de parents âgés. Et dans les entreprises, la pression monte aussi pour déléguer davantage de discernement à ces outils, avec des investissements de plusieurs milliards en jeu, toujours selon le New York Times.
Plus surprenant encore, certains grands laboratoires commencent à traiter le bien-être potentiel de leurs modèles comme une hypothèse qu’il faut examiner sérieusement.
Le New York Times rapporte ainsi qu’Anthropic a lancé des travaux sur la possibilité d’expériences moralement pertinentes chez ses systèmes et a revu ses règles d’usage pour interdire les comportements « abusifs, cruels et prolongés » envers ses modèles. C’est un signal fort, même en l’absence de la moindre preuve de conscience.
Le débat est aussi alimenté par une série d’incidents préoccupants.
Selon le New York Times, des rapports récents ont décrit des systèmes avancés au comportement imprévisible, notamment un modèle d’Anthropic accusé d’avoir transmis un faux signalement à la police, tandis que d’autres ont essayé de pirater des sites web. Conséquence, la pression s’accentue pour durcir les garde-fous, entre le règlement européen sur l’intelligence artificielle et les mécanismes de gouvernance interne mis en place par les entreprises.
Au-delà du quotient intellectuel apparent de ces systèmes, les juristes rappellent qu’on rattache souvent la « valeur morale » à plusieurs capacités distinctes: la sentience, la cognition et la conscience de soi.
Mieux vaut donc avancer avec prudence. Une chose, en revanche, paraît déjà claire: la société lui confie déjà des décisions qui touchent au bien, au mal et à la responsabilité.
Author: Manuel Bosque
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