La NASA part maintenant sur une estimation bien plus lourde pour ramener des astronautes américains sur la Lune avec le Human Landing System (HLS) de SpaceX : autour de 22 lancements, d’après Charlie Precourt, qui siège au comité consultatif sur la sécurité aérospatiale de l’agence. Il ne s’agit évidemment pas de 22 alunissages. Ce chiffre additionne tous les tirs qu’il faudrait effectuer pour remplir le vaisseau en orbite terrestre avant son départ vers la Lune, et c’est précisément ce qui ravive les doutes sur le calendrier d’Artemis.
Sur le principe, le problème se comprend vite. Un Starship lunaire rempli à pleine charge est trop massif pour décoller d’un seul coup. SpaceX a donc retenu une autre logique : placer un dépôt de propergol en orbite, puis enchaîner les vols-citernes chargés d’y acheminer oxygène liquide et méthane afin de ravitailler l’atterrisseur.
C’est là que le compteur s’emballe. D’après les hypothèses de travail de la NASA, il faut lancer l’atterrisseur, le dépôt orbital, puis plusieurs tankers pour faire le plein de l’ensemble.
Pendant longtemps, la NASA s’est bien gardée d’avancer un nombre net. En 2023, Lisa Watson-Morgan, qui pilote le programme HLS à l’agence, parlait d’une fourchette allant de « chiffres élevés » à « faibles doubles chiffres ». D’autres responsables évoquaient déjà une estimation située entre 17 et 19 lancements. Le glissement vers environ 22 montre deux choses à la fois : l’incertitude est toujours là, et ce sont aujourd’hui les hypothèses les plus prudentes qui prennent le dessus.
Elon Musk, lui, a balayé publiquement cette estimation en la jugeant « beaucoup trop élevée ». À l’entendre, on serait plutôt entre 6 et 8 vols. Un tel écart ne tient pas à un simple désaccord de communication. Il traduit des visions très différentes de ce que Starship sera réellement capable de faire.
Les estimations les plus hautes reposent sur des hypothèses conservatrices : une capacité plus faible vers l’orbite terrestre basse, des pertes de propergol pendant le stockage à cause de l’évaporation, et un rendement imparfait lors des transferts cryogéniques. Des analyses indépendantes, fondées sur une capacité d’environ 65 tonnes en orbite basse, retombent elles aussi sur un total proche de 22 vols. SpaceX, de son côté, mise sur plus de 100 tonnes. Forcément, si ce niveau est atteint, le nombre de ravitaillements nécessaires baisse.
Et derrière la bataille des chiffres, il y a surtout une question de calendrier. En interne, la NASA redoute que Starship n’arrive pas à maturité assez vite pour tenir un rôle central dans le retour d’astronautes sur la Lune avant la fin de la décennie. Selon le planning actuel de l’agence, Artemis III est désormais envisagée pour 2027 comme mission orbitale de test des atterrisseurs lunaires. Le premier alunissage habité glisse, lui, à Artemis IV en 2028.
La maturité technologique reste d’ailleurs l’un des nœuds du dossier. SpaceX a bien réussi, selon la NASA, à démontrer un transfert d’oxygène liquide d’un réservoir à un autre lors d’un essai de Starship en mars 2024.
Mais pour le stockage de longue durée et le transfert de propergol d’un vaisseau à un autre, la NASA ne table pas sur une démonstration avant 2026. Le Government Accountability Office a d’ailleurs classé la gestion des propergols cryogéniques parmi les principaux risques du programme. Autant dire qu’à ce stade, rien n’est encore vraiment sécurisé.
Avec toutes ces inconnues, la NASA a aussi retenu Blue Origin comme deuxième fournisseur d’atterrisseur lunaire. Son Blue Moon, dans sa configuration initiale, n’a pas besoin de ravitaillement orbital. C’est une option bien moins gourmande en lancements, même si Blue Origin avance, lui aussi, à son propre rythme de développement.
Au fond, le débat ne se résume pas à 22 vols contre 6 à 8. Toute la question Starship est là : une architecture ambitieuse, qui pourrait changer la donne, mais qui est encore loin d’avoir prouvé qu’elle peut fonctionner régulièrement dans le cadre d’une mission lunaire habitée.