Les alertes générées avec l’aide de l’IA s’installent peu à peu dans la gestion de crise. Pour des agences locales déjà à flux tendu, l’attrait est facile à comprendre : rédiger, traduire, résumer ou adapter un message en quelques secondes, au moment précis où chaque minute compte.
Le revers existe tout autant : faire circuler des messages faux, flous, ou tout simplement impossibles à justifier face au public.
Un cas relevé par des chercheurs résume bien le problème. Après le passage de l’ouragan Isaias sur la côte du Golfe, alors classé en catégorie 3, un responsable des urgences en Alabama aurait eu recours à un chatbot pour produire un visuel avertissant d’un risque de « sting jet » sur le littoral.
Laura Myers, du Center for Advanced Public Safety de l’université d’Alabama, explique que le résultat allait bien dans le sens recherché par le responsable, mais qu’il n’était « pas exact sur le plan météorologique ». Dans une situation d’évacuation, de crue éclair ou d’incendie, ce genre d’écart peut coûter très cher.
Sur le papier, la plupart des agences n’autorisent pas encore vraiment ce type d’usage. Pourtant, plusieurs experts cités par le Center for Advanced Public Safety pensent qu’il est sans doute déjà courant dans des services locaux et régionaux. Au même moment, les fournisseurs mettent en avant leurs outils pour l’évaluation des dégâts liés aux inondations, la coordination des ressources ou encore la communication avec le public.
On comprend sans mal pourquoi ces outils attirent. Beaucoup de responsables ont déjà du mal à rédiger des alertes claires : trop de jargon, pas assez de contexte ou, à l’inverse, une accumulation de détails inutiles. Jeannette Sutton rappelle aussi que nombre d’agences manquent de personnel et de moyens. Tout le monde dit que la communication est essentielle. Dans les faits, elle passe souvent après le reste, jusqu’au moment où elle casse.
Et ce ne sont pas les grandes agences fédérales qui se retrouvent en première ligne, mais bien les services d’État et les équipes locales. Beaucoup, d’après les experts cités, parlent de la confiance comme de leur vraie monnaie d’échange.
Dès qu’un message est mal tourné, contradictoire ou perçu comme opaque, la réaction du public peut se dégrader très vite. En Californie, lors d’un incendie en 2016, deux comtés voisins avaient diffusé des consignes d’évacuation différentes, l’un parlant d’évacuation « volontaire », l’autre d’évacuation « obligatoire ». La confusion a été immédiate.
Il ne s’agit pas de tout rejeter. Les systèmes qui analysent des données issues de satellites et de capteurs ont déjà montré, dans les études citées, une utilité concrète pour la détection précoce, la prévision et l’efficacité opérationnelle.
Lors d’une vague d’incendies en Oklahoma en 2025, des outils de ce type auraient, d’après les études citées par le Center for Advanced Public Safety, aidé à éviter environ 850 millions de dollars de dégâts matériels. Dans les services d’urgence hospitaliers, l’assistance automatisée au tri a, selon ces mêmes travaux, réduit de 19 % le temps consacré à la documentation et fait baisser les erreurs d’orientation de 0,3 à 8,9 %. Des projets pilotes soutenus par l’ONU ont aussi, toujours d’après les études citées, permis de gagner environ 30 minutes d’avance sur les alertes cycloniques et de crue éclair.
La piste la plus solide, pour l’instant, reste donc celle d’une supervision humaine. En Floride, le système BEACON cherche à produire des alertes ouragan plus ciblées. D’autres projets misent sur le multilingue pour atteindre des populations habituellement mal desservies.
Reste un problème majeur : la crédibilité. Plusieurs études relayées par le Center for Advanced Public Safety montrent que les alertes générées automatiquement sont souvent jugées moins fiables que celles signées par des experts humains. À cela s’ajoutent les biais possibles, l’opacité des décisions, le risque de désinformation en pleine crise et des angles morts qui ne disparaissent pas, qu’il s’agisse des zones rurales mal connectées, des pays en développement ou de l’accessibilité pour les personnes handicapées.
Mieux vaut donc avancer avec prudence. La technologie progresse vite. Le vrai test ne sera pas seulement sa capacité à écrire un message, mais sa capacité à renforcer la confiance du public, au lieu de l’user.